Gouvernance moralisatrice et servitude volontaire

Présentation de la communication

La gouvernance publique qui correspond à la notion d’ « État moralisateur » telle qu’elle est présentée dans l’appel à communiquer n’est pas sans rappeler les modes de gestion de la main-d’œuvre (c’est-à-dire d’éléments de la gouvernance privée) qui se développent depuis une trentaine d’années et dont les appels à la responsabilité individuelle constituent une caractéristique importante.

La responsabilisation des individus au regard de leur travail (évaluations individuelles récurrentes), de leur emploi (employabilité à construire et à entretenir) et de leur carrière (nécessité d’être adaptables et mobiles) revêt une dimension morale ou moralisatrice dans le sens où elle se réfère implicitement et souvent explicitement au « devoir » (qui rejoint en partie l’analyse de Max Weber autour de la notion de beruf).

On peut observer une forte corrélation entre gouvernance publique (par l’État) et gouvernance privée (notamment dans les entreprises) moralisatrices dans la situation des chômeurs sommés par Pôle emploi de se former, de rechercher un emploi, d’accepter tout emploi raisonnable et ainsi de justifier du caractère involontaire de leur privation d’emploi.

On retrouve aussi cette logique et cette morale dans le fondement théorique (en références aux théories économiques) et idéologique (au sens d’un ensemble de présupposés renvoyant au fameux TINA - There is no alternative - de Margaret Thatcher) des politiques publiques d’emploi s’efforçant de faciliter les conditions d’embauche des salariés face aux obstacles supposés expliquer le chômage (coût du travail excessif, rigidités des conditions de formation et de dissolution des contrats de travail, réglementations désincitatives en matière de droit du travail).

Cette moralisation des politiques publiques et des modes de gestion d’organisations privées peut être vue comme une forme de gouvernance par injonctions morales que je me propose d’analyser dans cette communication à la lumière de trois concepts, celui très ancien de servitude volontaire (mis en lumière par Étienne de la Boétie), celui moins ancien d’aliénation (en me référant notamment à Hannah Arendt et à Bernard Mottez), et celui beaucoup plus récent d’implication contrainte (développé par Jean-Pierre Durand).

Ce poids des injonctions morales et leurs effets seront situés dans le contexte socioéconomique qui renvoie notamment à « la société du risque » d’Ulrich Beck, au « nouvel esprit du capitalisme » de Luc Boltanski et Eve Chiapello et à « la modernité liquide » de Zygmunt Bauman.

Mon propos plutôt théorique sera illustré par deux cas que j’ai étudiés au cours de mes travaux, celui des intérimaires et celui des diplômés stagiaires (en cherchant à comprendre pourquoi et comment ils sont conduits à accepter et même pour certains à choisir ces situations précaires en dépit de leurs effets négatifs).

Quelques références bibliographiques :

- Arendt Hannah. (1994). Condition de l’homme moderne [1961]. Paris : Pocket.
- Bauman Zygmunt. (2006). La Vie liquide. Cahors : Le Rouergue / Chambon.
- Beck Ulrich. (2008). La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité (1986). Paris : Flammarion.
- Boltanski Luc & Chiapello Ève. (2011). Le Nouvel esprit du capitalisme [1999]. Paris : Gallimard.
- Dejours Christophe. (1998). Souffrance en France (la banalisation de l’injustice sociale). Paris : Seuil.
- Durand Jean-Pierre. (2004). La chaîne invisible, (Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire). Paris : Seuil.
- Durkheim Émile. (1998). De la Division du travail social [1893]. Paris : PUF.
- Gaulejac de Vincent. (2005). La Société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Paris : Seuil.
- Glaymann Dominique. « Les Efforts d’adaptation des intérimaires : une forme d’aliénation ? ». J.-P. Durand & M.-C. Le Floch (Dir.). (2006). La Question du consentement au travail. De la servitude volontaire à l’implication contrainte. Paris : L’Harmattan. 211-221.
- Le Goff Jean-Pierre. (2003). La Barbarie douce (La modernisation aveugle des entreprises et de l’école) [1999]. Paris : La Découverte.
- Mottez Bernard. (1975). La Sociologie industrielle [1971]. Paris : PUF.
- Weber Max. (1990). L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904). Paris : Presses Pocket.